Vision et Pervasion

Jean Cristofol
Ecole d'Art d'Aix en Provence
France

Je voudrais partir du principe général suivant lequel chaque société articule l'espace concret dans lequel elle se déploie et les représentations dans lesquelles elle se reconnaît avec des façons de voir et de regarder, des dispositifs dans lesquels s'organise la vision et qui constituent des régimes de visibilité.
Ce que l'on voit ou ne voit pas ne relève pas seulement du constat de fait et ne se réduit pas à une réalité objective et physiologique, indépendante de ses conditions fonctionnelles et culturelles de possibilité. Il ne suffit pas d'avoir des yeux pour aller se promener jusqu'à un belvédère contempler le paysage. Il a fallu, à la Renaissance, que la notion de paysage commence à exister, et qu'avec elle soit déjà instaurée la posture de distance, de retrait esthétique du sujet de la contemplation.
De ce point de vue, on peut sans doute considérer que, de même qu’une science, quand elle se constitue, constitue aussi son objet en tant qu’objet de la connaissance, les pratiques artistiques constituent aussi leurs objets dans la relation à un ensemble déterminé de dispositifs et d’opération. C’est le cas du paysage, comme c’est le cas du portrait. Ce faisant, elles se constituent elles-mêmes dans la relation particulière entre des modes de travail, des formes d’inscription sociale et des usages, une histoire et un imaginaire.
L’un des objectifs de nos débats aujourd’hui est de s’interroger sur le devenir des arts visuels. Il me semble que la question en elle-même engage un élément qui mérite de retenir notre attention. Il s’agit de ce que recouvre la différence entre les arts visuels et les autres champs artistiques, en particulier - pour parler de la façon la plus large possible - les arts du son. La notion d’arts visuels s’appuie sur les modes de perception. Dans mon esprit, « arts visuels » s’entend ici par opposition aux pratiques sonores et audios, et pas seulement par rapport à la musique, et cette notion engage une distinction qui ne me parait pas seulement se jouer entre des sortes d’arts ou des types de supports. Elle mobilise au moins deux aspects : d’une part, la vieille opposition entre les arts de l’espace et les arts du temps; d’autre part la différence entre deux catégories d’espaces, ou si l’on préfère deux modalités de la relation à l’environnement. Je voudrais utiliser ces distinctions, qui ont nécessairement toujours quelque chose d’artificiel, pour proposer quelques pistes de réflexion.

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