Tablatures

Claude Cadoz
Novembre 2011
© ACROE 2011

Une tablature est une forme de notation couramment utilisée aujourd'hui pour la guitare, l'accordéon, ou encore la batterie (on ajoute parfois de manière très académique "permettant d'en jouer sans connaître la musique"). Mais son principe et son usage sont déjà anciens. En Europe, on en trouve des exemples, en particulier pour le luth, dès 1450, en France, en Allemagne, en Italie.

Son principe, à la différence de la partition qui informe sur la musique que l'on doit entendre, est d'indiquer ce que l'on doit faire sur l'instrument pour la jouer. La partition utilise des signes et des symboles abstraits représentant la hauteur, la durée, le rythme des notes, leurs intensités et leurs nuances. Une tablature indique où l'on doit placer ses doigts sur le manche du luth ou de la guitare, sur quelle corde et entre quelles frettes.

La partition ne s'adresse pas à un instrument particulier, elle est censée représenter la musique, sans s'attacher au fait que celle-ci soit jouée avec un instrument ou avec un autre. La tablature est au contraire propre à chaque instrument. On peut dire qu'elle tient compte de ce qui fait qu'un do ou un ré ne sont pas la même chose, joués sur un instrument où vibrent des cordes, ou sur un autre ou vibre une colonne d'air.

Joël Dugot, musicologue, luthier d'art et spécialiste de la musique ancienne dit ainsi que "L'avènement de la tablature se pose comme un événement unique dans l'histoire de la musique instrumentale. Elle constitue une tentative d'écriture musicale parallèle à la notation traditionnelle abstraite. L'intérêt capital de la tablature est en premier lieu son caractère concret qui donne en une vision réaliste une sorte de synthèse entre la technique et la musique" (Encyclopædia Universalis).
Aujourd'hui, lorsque l'on utilise un ordinateur pour faire de la musique, on est amené à écrire des programmes, en utilisant des langages spécifiques, afin de faire calculer par l'ordinateur les signaux qui vont être injectés dans  les haut-parleurs.
Les informations que l'on doit donner à l'ordinateur ont au départ la forme d'instructions décrites dans des langages fort éloignés de la notation musicale. Aussi, pourrait-on dire que ces séries d'instructions sont des "tablatures", destinées toutefois non pas à l'instrumentiste, mais à l'ordinateur, puisqu'elles doivent indiquer les opérations que celui-ci doit exécuter plutôt que la musique qui doit en résulter.

Il existe alors un très grand nombre de façons de prescrire ces instructions, dont certaines, parmi les plus récentes, s'appuient effectivement sur la notation musicale traditionnelle.
La petite série de figures que je présente ici provient d'une approche différente qui consiste non pas à décrire le son, puis la musique en partant de notes, ni même les signaux sonores (leurs fréquences, leurs variations d'amplitudes, etc.), mais à décrire ce qui les produit. On s'intéresse en quelque sorte à représenter les causes plutôt que les effets, selon le principe que j'ai initié, avec les chercheurs de l’ACROE et qui s'appelle la synthèse par modélisation physique particulaire.

Ainsi, pour faire produire par l'ordinateur un son de corde pincée, on simule la corde à partir de ses propriétés physiques, sa taille, son élasticité, la manière dont elle est attachée à ses extrémités, la manière dont elle est mise en vibration par un objet qui la percute, la pince, la frotte et qui est animé par un geste. Et pour cela, en lieu et place des équations de la physique, le musicien construit lui-même un "modèle" de la corde en agençant ses constituants à l'écran.

Ce que l'on voit dans ces figures de "Tablatures" sont de tels assemblages, construits sur un "établi" virtuel, celui de l'environnement GENESIS développé par l'ACROE pour la création musicale à l'aide des modèles physiques particulaires. Les petites "pastilles" jaunes correspondent à des masses ponctuelles élémentaires, les lignes de différentes couleurs à différentes manières de les relier entre elles, par de minuscules ressorts ou par des interactions aux propriétés diverses.

Il est alors remarquable que seulement quelques catégories de composants élémentaires (beaucoup moins que le nombre de lettres dans notre alphabet), très faciles à comprendre, suffisent à créer des variétés infinies d'objets vibrants et de manière de les mettre en vibration. On peut ainsi recréer toutes les catégories de phénomènes correspondant aux instruments réels. Bien mieux, on peut créer des sons qui, tout en paraissant naturels, sont impossibles à produire en réalité. Enfin et surtout, tout ces ensembles peuvent être agencés en "orchestres" dirigés par des gestes composés sans limitation de complexité et permettre ainsi de créer des musiques entières.

Les images présentées ici sont donc des sortes d’hyper tablatures où sont décrits non seulement ce que l'on fait aux instruments mais aussi les instruments eux-mêmes dans le plus fin de tous leurs détails, de manière à ce que l’ordinateur calcule l’ensemble, instruments et actions instrumentales.

Dans l'image "pico..TERA" et dans l'image "Gaea", le nombre d'éléments en jeu est de plusieurs dizaines de milliers. Ce sont les représentations d'établi de deux pièces musicales complètes que j’ai créées en 2001 et en 2007.

Les autres figures ont toutes également des contreparties musicales, soit extraites de certaines autres de mes pièces, soit relatives à quelques-unes de mes études sur les univers sonores : des lignes, des topologies à plusieurs dimensions, des percussions, des frottements d'archet ou encore des vents, les instruments à vent, mais aussi le vent qui souffle dans les tuiles, dans les feuillages, des cascades cristallines et des grondements telluriques…

Les caractères visuels spécifiques de ces figures sont organiquement liés aux propriétés sonores et à la structure musicale des sons que les modèles engendrent. Mais le constructeur dispose d'une certaine liberté pour les organiser sur son établi ; ainsi, il peut à sa guise utiliser cette liberté pour soutenir sa mémoire, organiser sa pensée, où bien encore entretenir la poésie ou le mystère…
Pour l'instant, dans l'attente d'avoir l'occasion d'écouter les univers sonores que recèlent ces figures, il vous appartient de laisser jouer votre propre imagination en vous en approchant.

Claude Cadoz, 24 novembre 2011